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Rivières sans retour

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by Thierry Tessier
Publié: 11 septembre 2026 (il y a 52 minutes)
Gratuit
Catégorie
Art contemporain
Localité
17 rue Biscornet 75012 Paris

«RIVIERES SANS RETOUR»

Exposition solo du 16 septembre au 1O octobre 2026

Vernissage : mercredi 16 septembre à partir de 18h30

 

Vanities Gallery présente Rivières sans retour, un ensemble d’huiles de Bernard de Wolff. La Seine, le Yangzi, la mémoire des fleuves d’Amazonie : un peintre néerlandais installé à Paris y accumule la couleur en couches si épaisses qu’elles mettent parfois des années à sécher. Il appelle cela sa « peinture braille ».

UNE PEINTURE QUI SE LIT DE BIAIS

Il faut commencer par ce que l’on voit avant d’avoir rien compris : la matière. Chez Bernard De Wolff, l’huile n’est pas un moyen de figurer, c’est un dépôt. Les couches se superposent, se recouvrent, s’épaississent jusqu’à former un relief qui accroche la lumière rasante et renvoie, selon l’endroit où l’on se tient, deux tableaux différents.

« Oil paint lives, it has an effect that other materials do not have » — la peinture à l’huile est vivante, elle produit un effet qu’aucun autre matériau ne donne. La formule est de l’artiste, et elle est à prendre au pied de la lettre : certaines de ses toiles sèchent encore.

Le nom qu’il donne à cette pratique — « peinture braille » — est plus retors qu’il n’y paraît. Le braille est une écriture que l’on ne lit qu’en la touchant ; un tableau est précisément ce que l’on ne touche pas. De Wolff fabrique donc une écriture tactile réservée au seul regard, et transfère au spectateur la charge du déchiffrement : pour lire, il faut se déplacer, longer l’œuvre, laisser la lumière faire le travail que feraient les doigts. On songe à sa formation — histoire de l’art et archéologie classique à l’université d’Amsterdam —, discipline où l’on apprend que la surface d’un objet est déjà son récit, et que l’usure en dit autant que l’image.

CE QUE LE TITRE ENGAGE

Rivière sans retour est le titre français du film d’Otto Preminger de 1954. L’emprunt n’est pas décoratif : De Wolff range Buñuel, Fellini, Eisenstein, Visconti et Godard parmi ses maîtres, et il construit ses toiles comme des plans, avec un hors-champ.

Mais le titre énonce surtout une loi physique. Un fleuve se définit par l’impossibilité d’y revenir. « L’eau que tu touches dans les fleuves est la dernière de celles qui s’en sont allées et la première de celles qui viennent ; ainsi en est-il du temps présent[1]», notait Léonard de Vinci. L’empâtement de de Wolff obéit à la même règle. Une couche posée ne se retire pas : elle se recouvre. Le tableau s’écrit par alluvions, comme un lit de rivière, et conserve dans son épaisseur la mémoire de tous ses états antérieurs sans qu’aucun soit récupérable. C’est, au sens technique du terme, une peinture sans repentir.

FILIATIONS : AU-DELÀ DE L’ÉTIQUETTE IMPRESSIONNISTE

Guardi (1712-1793) et les impressionnistes sont bien là, encore faut-il dire ce qui leur est pris. De Guardi, de Wolff ne retient pas la veduta, la ville-portrait ; il retient le tocco, cette touche brisée qui réduit les passants à des virgules de matière et confie au ciel plus de travail qu’à l’architecture. De l’impressionnisme, il ne garde pas la clarté mais l’obstination : peindre le même motif jusqu’à ce que le motif cède.

Deux généalogies moins fréquentées éclairent mieux ce travail.

La première est néerlandaise et fluviale. Johan Barthold Jongkind (1819-1891), Hollandais monté à Paris, peignit la Seine et ses quais avant tout le monde ; Monet en fit son « vrai maître ». Jan Voerman (1857-1941), resté à Hattem, passa sa vie à peindre l’IJssel depuis la même fenêtre — un fleuve, mille fois. De Wolff, Néerlandais parisien depuis 2010, occupe exactement ce poste : celui de l’étranger qui enseigne à un pays la lumière de ses propres eaux.

La seconde est celle de la pâte. Il faut nommer ici Eugène Leroy (1910-2000), dont les figures finissent englouties sous la matière au point qu’on ne les trouve qu’en les cherchant, et Leon Kossoff (1926-2019), qui chargeait ses vues de Londres jusqu’à leur donner un poids de maçonnerie. Chez ces trois-là, l’épaisseur n’est pas un effet : c’est du temps rendu visible.

Reste une troisième direction, que l’artiste revendique lui-même et qui ne saurait être anecdotique dans une galerie tournée vers la scène chinoise : la tradition du lavis fondée sous les Tang (618-907) et portée par les moines-peintres, de Mu Qi (1210-1269) à Sesshū (1420-1506) — l’art de laisser le vide travailler et de saisir l’essence plutôt que la ressemblance. Qu’un même peintre revendique la pâte la plus lourde et l’encre la plus économe n’est pas une contradiction : ce sont deux façons de refuser la description.

L’ACCROCHAGE

L’exposition réunit des panneaux de quinze centimètres de côté, peints sur carton, et des toiles dépassant le mètre vingt. Trois fleuves y circulent, qui sont trois continents : la Seine (La Seine, Vue on rue Royale), le Yangzi (Yangtze River with Birds), et la mémoire amazonienne des années passées au Surinam, où l’artiste avait bâti une maison en forêt. Un motif y revient : le pont — seule construction humaine qui contredit la loi du fleuve, seul endroit où l’on traverse sans se laisser emporter.

BERNARD DE WOLFF

Né à Amsterdam, Bernard De Wolff étudie l’histoire de l’art à l’université d’Amsterdam de 1982 à 1988 — archéologie classique, anthropologie culturelle, esthétique et philosophie de la culture. Après plusieurs années de production vidéo pour le musée Allard Pierson, il se consacre à la peinture dans les années 1990 et expose aux États-Unis, où il donne des conférences sur la peinture de paysage. Il vit ensuite près de dix ans à Paramaribo, au Surinam. Il est installé à Paris depuis 2010.

[1] « L’acqua che tocchi de’ fiumi è l’ultima di quella che andò e la prima di quella che viene. Così il tempo presente. » dixit The Literary Works of Leonardo da Vinci (1883) – Héraclite d’abord, par la voie doxographique (Platon, Cratyle 402a), puis Sénèque, Lettres à Lucilius 58, 23 — in idem flumen bis descendimus. Mais la source la plus probablement immédiate est Ovide, Métamorphoses XV, le discours de Pythagore : ut unda impellitur unda… sic tempora nostra fugiunt, où l’eau qui pousse l’eau sert explicitement d’image du temps. Léonard connaissait Ovide, et c’est du livre XV que vient le raccourci de sa dernière phrase, ce « così il tempo presente » qui fait basculer d’un constat d’hydraulique à une thèse sur la durée.

Vanities Gallery

17, rue Biscornet 75012 Paris

Du mardi au samedi de 10h30 à 18h30

Envoyer message Téléphone 0675213911

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